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Le Voyage de Vaan : histoire des Vietnamiens d’Israël

by Sabine Huynh, Jerusalem Post, July 21, 2005

La première du film The Journey of Vaan Nguyen, un documentaire de Zygote Films consacré aux Vietnamiens vivant en Israël, a eu lieu le 14 juillet 2005 au centre Menachem Begin, dans le cadre du festival international du film de Jérusalem. Le réalisateur du film, Duki Dror, était présent

 

 

 

 

 

 

 

 

La diaspora vietnamienne, dispersée en Europe et aux Etats-Unis pour la plupart, a vu quelques centaines de ses membres échouer en Israël. En effet, en 1977, avec Menachem Begin à la tête du gouvernement, Israël a été l’un des premiers états à donner asile à des réfugiés vietnamiens. Ceux-ci ont été communément appelés boat people parce qu’ils ont fui le Viêt-Nam par la mer de Chine du sud.
Que sont-ils devenus, ces réfugiés vietnamiens intégrés à la société israélienne ? Nous le découvrons grâce au nouveau documentaire de Duki Dror, The Journey of Vaan Nguyen (en hébreu « ha massa shel Vaan », « le voyage de Vaan »), qui s’ouvre sur des extraits d’un film d’archive montrant l’arrivée à l’aéroport Ben Gourion d’un groupe de réfugiés vietnamiens. Duki Dror est le fondateur de la compagnie de production Zygote Films. Ce réalisateur chevronné, à qui l’on doit depuis 1992 d’excellents documentaires, s’est toujours intéressé à la problématique de la migration et des rencontres interculturelles, notamment dans des films traitant de l’héritage culturel arabe des Juifs israéliens. Pourquoi s’est-il soudain intéressé aux Vietnamiens d’Israël ? « Ce qui n’était au départ qu’une pure coïncidence est devenu une histoire personnelle. Je me suis identifié à Vaan à travers la vulnérabilité qui est commune aux enfants de la seconde génération », répond Dror, un irakien de seconde génération dont le père a fui Bagdad dans les années cinquante.
Avec Le voyage de Vaan, Dror explore les doutes de la seconde génération vietnamienne en Israël, en révélant des pans de l’histoire de Vaan et de ses quatre soeurs, nées en Israël et parlant couramment l’hébreu. Lorsque l’une des jeunes filles part faire son service militaire, c’est bien le sempiternel mais ô combien israélien Yihyé beseder (« tout ira bien » en hébreu) qui parvient à tranquiliser le père.
Celui-ci, Hoiami Nguyen, est arrivé à Jaffa en 1979, « parce que Begin l’a bien voulu » dit sa deuxième fille Vaan. Le dimanche, Hoiami reçoit ses amis vietnamiens dans son petit appartement et ensemble ils chantent des airs empreints de nostalgie : « Mon cœur rentre au village alors que la rivière scintille à l’aube »… Tous aspirent à retourner au pays, mais pour des raisons différentes. La mère de Vaan veut être auprès de sa propre mère (qu’elle appelle « savta », « grand-mère » en hébreu). Vaan est curieuse de savoir si au Viêt-Nam on lui ficherait enfin la paix car en Israël elle est parfois victime de discrimination. Quant à Hoiami, il aimerait faire la paix avec le passé.
Ainsi, vingt-cinq ans après son arrivée en Israël, il retourne enfin au Viêt-Nam pour tenter de récupérer les terres qui appartenaient à sa famille avant la guerre. Vaan l’accompagne dans son périple. Père et fille semblent tout d’abord embarqués dans la même histoire. Mais très vite, le fossé se creuse entre leurs motivations personnelles. Vaan espère enfin acquérir le statut social élevé que lui a refusé la société israélienne en la faisant grandir à Jaffa. Elle s’imagine riche propriétaire terrienne et presse son père à faire valoir ses droits, tandis que celui-ci se contente d’honorer ceux qui se sont approprié ses terres de son beau sourire évasif. Il est revenu dans sa province natale armé de ce seul sourire pour confronter le passé. Il en était parti vingt-cinq ans plus tôt ne possédant que la chemise qu’il avait sur le dos.
« En réalité, explique Dror, Hoiami désire reprendre la narration de sa vie là où il l’avait laissée. Cela est problématique pour sa fille car elle va devoir construire sa propre histoire confinée dans l’histoire de son père. Après les deux premiers jours passés au Viêt-Nam, il était soudain clair que Hoiami était le héros de ce voyage, notamment à cause de la façon dont il a courageusement fait face à ceux qui l’avaient chassé de son village. Nous avons compris qu’il ne s’agissait plus seulement du voyage de Vaan mais aussi de celui de son père ».
Père et fille partagent un fort penchant pour l’écriture. Il écrit de longues lettres à la main pour raconter ce qu’il a enduré. Sa voix accompagne les images d’archives que Dror a superposées aux images qu’il a filmées. « Ils sont tous morts et je suis le seul survivant ? » s’interroge Hoiami à son arrivée à Hanoi. Des images de furie et de mort montrent des Vietnamiens courant dans les rues, des soldats entassés dans des camions, des dissidents peinant dans les camps de « rééducation », puis la fuite précipitée à bord de bateaux bondés. Dror explique que ces images ont été choisies pour leur dureté. En effet, elles défilent dans un noir et blanc implacable. Quant aux images filmées par le réalisateur au Viêt-Nam, elles sont baignées dans un vert très riche et révèlent le désir de recouvrir le passé d’un baume salutaire. Le sourire omniprésent de Hoiami plane sur le film entier. Mais le sens tragique de ce sourire se lit dans le vert du feuillage : selon Dror, « ce vert profond se décline en plusieurs nuances, celles des différentes couches de traumatismes en fait ». La végétation luxuriante s’est nourrie des malheurs du peuple vietnamien.
Vaan tape inlassablement ses réflexions. Dans le noir de sa chambre, seul l’écran de l’ordinateur éclaire son beau visage. Dror nous montre l’un des mondes où la jeune fille s’est trouvé une place : le cyberespace. Elle se connecte quotidiennement à Isra-Blog, un site israélien dont la devise est : « Ha chaïm ze kan » (« la vie est ici » en hébreu). Un pan important de sa vie est là en effet, là où elle a sa page personnelle, là où elle peut écrire en toute liberté. Son hébreu est nerveux, innovateur et littéraire. Elle ne mâche pas ses mots et son style ne laisse aucune place à ce qu’elle appelle le « folklore vietnamien ». Nous retrouvons le même parti pris dans le film de Duki Dror. En effet, ni mièvrerie ni pittoresque dans Le voyage de Vaan. Sa force réside dans sa sobriété. Dror explique que lors du montage toutes les images qui auraient pu faire cliché ont été supprimées.
Est-ce que le réalisateur a senti qu’il existait des similarités entre le Viêt-Nam et Israël ? « Oui, c’est possible, dans la mesure où avec Le Voyage de Vaan nous avons une histoire qui tourne autour du retour à la terre, du lien avec la terre. En ce qui concerne Israël, c’est une très longue histoire mais pour résumer, ici, vous avez les Juifs et les Israéliens. Les Juifs sont concernés par les notions de propriété, de terre, d’appartenance. Quant aux Israéliens, Juifs ou pas, ce sont des gens comme Vaan et ses sœurs, pour lesquels ces questions d’appartenance à la terre et d’une terre qui vous appartient semblent moins intéressantes ».
L’histoire racontée par Dror est importante et touchante car un sujet universel y est traité : celui du déplacement de populations, grâce auquel les peuples se rencontrent et les liens se nouent. Le voyage de Vaan traite aussi du désarroi des enfants issus de la seconde génération qui sont condamnés à errer, incapables de trouver un port d’attache. Leurs parents ont une histoire et des racines. Leurs enfants en trouveront également, mais eux-mêmes, provenant de cette génération intermédiaire, ont du mal à se situer et à s’identifier à quoi que ce soit : ils ont le choix entre adopter les valeurs traditionnelles et culturelles de leurs parents, se mettant en porte à faux par rapport à la société dans laquelle ils grandissent, ou adopter les valeurs de cette dernière, risquant ainsi de se mettre leurs parents à dos. Avec Le Voyage de Vaan, Duki Dror offre à la deuxième génération de Vietnamiens en Israël un cadeau inestimable : celui de pouvoir enfin s’agripper à quelque chose de concret, à travers l’identification au personnage de Vaan, une belle israélienne d’origine vietnamienne.
(La prochaine projection du film aura lieu le vendredi 22 juillet 2005 à 16h00, à la Cinémathèque de Tel Aviv. Le film sera ensuite projeté en salles à partir du mois de septembre.)

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